Je leur disais toujours, lors de mes innombrables et interminables (plus minables qu'inter, d'ailleurs) formations à la messagerie : un message se compose toujours d'un contenu et d'un sujet. Je laisse donc celui en suspens, le temps de le trouver. Bon, je sais, ça ne fait en général ni chaud ni froid, on ne voit que le résultat, le mail en question, fini, terminé, pressé, encodé, envoyé. Pourtant, ça serait amusant que toutes les versions, les retours en arrière, les corrections, les fautes de frappe, le paragraphe entier qu'on supprime, ou alors qu'on colle entre deux autres parce que ça fait mieux. Il y aurait du bleu, du rouge, du vert, du magenta, du cyan... selon les versions. Voilà des mails qui auraient de la gueule.

Car c'est austère, finalement, un email. La relique d'un internet où les caractères ASCII faisaient la loi, sans se laisser démonter par les fichiers binaires, relégués au sein d'obscurs trous noirs appelés à l'époque newsgroups. Où d'ailleurs, ironie du sort, ils étaient, avec une cruauté assumée, encodés en base 64. Châtiment suprême, supplice atroce et, pour tout dire, odieux. La convention de Genève aurait du interdire ces actions dont la portée dépasse de loin les exactions commises par les occupants pupuliens sur la planète Zurg Prime (ce qui ne les a pas empêchés de prendre une raclée à la bataille du mont Boz, cependant). Chaque fichier, même parfois le texte, rattaché à un email subit le même traitement, ce qui lui ajoute un surpoids de 30% en moyenne, par rapport à sa taille initiale, alors qu'il n'avait pourtant rien demandé, si content qu'il était d'être inclus.

Même les emails en HTML, pourtant si jolis avec leurs petites bordures frisées, le petit nounours à droite et les fleurs en signature, ne sont finalement qu'une suite barbare de caractères. Je ne résiste pas, animé de mon sadisme habituel, à t'en citer un extrait, public adulé :

TWFuIGlzIGRpc3Rpbmd1aXNoZWQsIG5vdCBvbmx5IGJ5IGhpcyByZWFzb24sIGJ1dCBieSB0aGlz IHNpbmd1bGFyIHBhc3Npb24gZnJvbSBvdGhlciBhbmltYWxzLCB3aGljaCBpcyBhIGx1c3Qgb2Yg dGhlIG1pbmQsIHRoYXQgYnkgYSBwZXJzZXZlcmFuY2Ugb2YgZGVsaWdodCBpbiB0aGUgY29udGlu dWVkIGFuZCBpbmRlZmF0aWdhYmxlIGdlbmVyYXRpb24gb2Yga25vd2xlZGdlLCBleGNlZWRzIHRo

Voilà ce que devient la photo d'une fleur délicieuse, sur un fond bucolique et enjôleur, une fois encodée dans le message.

Maintenant que j'ai bien jeté un froid sur l'assistance médusée, la suite. Ce sera donc un rouget, de Lille, accompagné de chou pas encore fleuri. Le cuistot étant en vacances, notre spécialité de boeuf braisé à la carmagnole n'est pas disponible. Il faudra vous rabattre sur le canard au sang de nos campagnes, servi avec son sillon de coulis de fraise des bois (ou mûre sauvage, selon la saison). En dessert, ne manquez pas la charlotte à la pomme d'api, culte, et le fondant au chocolat et nul part ailleurs. Le digestif que nous proposons est assez spécial. Il s'agit d'un cocktail de jus de banane flambée, servi dans un dé à coudre les ourlets, mais pas si moches que ça.

Nous espérons que vous avez passé un agréable moment à notre table et que vous finirez par revenir, une fois terminé le séjour dans la section gastro-entérologique de l'hôpital, où on vous aura servi du Bromazepam, agrémenté de Deltivox pour vous rendre l'appétit. Nous vous rappelons aussi que l'abus de M&M's peut provoquer des crises d'écriture compulsive et désordonnée, d'une compréhension malaisée, voire dérangeante.

Pas la peine d'appeler les messieurs en blanc, ne t'inquiète pas, cher public, ils sont déjà là.